Trois paragraphes de prose impeccable, soutenue, presque cérémonieuse. Et là, au milieu, un mot de la rue. L'effet est physique. Pas parce que le mot est vulgaire : parce qu'il arrive de l'extérieur, comme quelqu'un qui entre sans frapper dans une pièce silencieuse. Un registre n'a de force que si on sait d'où on le fait tomber.
On ne trouve pas sa voix comme on trouve ses clés, quelque part où on les aurait oubliées. On l'écrit, texte après texte. Et puis un jour quelqu'un vous dit "j'ai su que c'était toi dès la deuxième phrase". Et vous ne savez même pas ce qu'il a reconnu. Vous, vous le savez ? Ce qu'on reconnaît dans vos phrases ?
La ponctuation, c'est la direction d'acteurs de la phrase. Le point dit : pose ta voix. La virgule dit : respire, mais reste en scène. Les points de suspension disent : regarde ailleurs en finissant ta phrase... Et le point-virgule, le plus mal-aimé, dit quelque chose que rien d'autre ne sait dire : ces deux phrases sont indépendantes ; elles refusent pourtant qu'on les sépare.
Une phrase longue avance, s'accumule, refuse de s'arrêter, empile les virgules comme on empile les pensées d'une nuit sans sommeil, jusqu'à ce qu'elle finisse par tomber. Une phrase courte frappe. Puis s'arrête. Une poursuite écrite en phrases longues s'essouffle avant le lecteur. Une scène de deuil hachée en phrases courtes sonne comme un télégramme. Mais inversez au bon moment : une phrase interminable au milieu d'une poursuite, et le temps se suspend : le personnage voit tout, trop, d'un coup. Une phrase de trois mots au milieu d'un deuil qui s'étirait, et c'est le sanglot qui sort enfin. Exercice, si vous voulez : relisez la dernière page que vous avez écrite en ne regardant que la longueur des phrases. Pas les mots. Juste les longueurs. On est curieux de ce que vous allez y trouver.
Flaubert avait une pièce pour hurler. Il appelait ça le gueuloir : il y criait ses phrases à pleine voix, seul, pendant des heures. Une phrase qui ne passait pas l'épreuve du cri était réécrite. Le mot joli flatte sur la page et meurt à voix haute. Le mot juste survit aux deux. Essayez, personne ne regarde. Lisez votre dernier paragraphe à voix haute et écoutez où votre propre voix trébuche : c'est là.
Dire : il mentait. Montrer : il a répondu un peu trop vite. Puis il a répété la question, comme pour se donner le temps de la réponse suivante. Le mot "mentir" n'apparaît nulle part, et pourtant le lecteur le sait avant le personnage d'en face. C'est ça, l'exercice : retirer l'étiquette, garder le geste, et laisser le lecteur arriver à la conclusion une demi-seconde avant qu'on la lui donne. Cette demi-seconde, c'est le plaisir de lire.
On vous a appris à traquer les répétitions. Trouvez un synonyme, variez, élégance. Sauf que. "J'ai attendu. J'ai attendu encore. J'ai attendu longtemps après qu'attendre ait cessé d'avoir un sens." Remplacez un seul de ces "attendu" par "patienté" et tout s'effondre. La répétition n'est pas toujours une faute : parfois c'est un marteau, et il frappe au même endroit exprès.
La même porte s'ouvre trois fois. "J'ai ouvert la porte. Ma main tremblait, je crois." — Le lecteur est enfermé dedans. Il ne sait que ce que le personnage sait, il doute quand il doute. "Elle a ouvert la porte. Sa main tremblait." — Le lecteur voit le tremblement, mais du dehors. Il observe quelqu'un qui ne se voit pas trembler. "De l'autre côté du couloir, quelqu'un ouvrit une porte." — Le lecteur ne sait même plus qui tremble. Il ne voit qu'une silhouette, et c'est peut-être exactement ce qu'il faut pour l'instant. Une porte, trois caméras. Et ça se rejoue à chaque scène : rien n'oblige la caméra du chapitre douze à être celle du chapitre un.
Le monde entier est en train de purger ses tirets longs. Trop associés aux machines, paraît-il. Le tiret d'Emily Dickinson. Celui de Woolf. Celui de Céline. Les machines ne l'ont pas inventé — elles l'ont appris en lisant les mêmes livres que vous. On vous laisse décider qui doit le rendre.